10 ans ça donne le temps de sentir l’impermanence de ce qui est créé. C’est assez long pour voir celleux qui commencent, celleux qui s’arrêtent, celleux qui se transforment souvent pour résister. Fais-le toi-même, comme beaucoup d’autres, a dû devenir cette créature agile qui se modifie, s’ajuste au fil du temps, surfe sur les crises politiques, économiques et bientôt écologiques à répétition en buvant bien la tasse.
Rien n’est plus pareil qu’au début et force est de constater que rien ne reste pareil très longtemps. C’est peut-être propre au système, à l’époque ou à la vie mais avec les années d’expérience, on panique moins et on essaie plus. Parfois ça nous coûte, mais c’est le jeu maintenant ma pauvre Lucette.
10 ans c’est voir bouger les politiques, 3 mandats déjà que nous suivons avec attention ce qui est décidé, retiré, défoncé ou soutenu. Que nous présentons nos projets ou interpellons les bêtises à venir. De la même manière, un mandat c’est court, les jolies choses sortent de terre lentement et peuvent se faire raplatir bien plus vite. Si ce n’est que l’on sent une ligne de fond effrayante en souterrain qui tient bon et creuse des milliers de galeries de haine et de destruction.
Ça se voit aussi dans les espaces, les quartiers, les habitudes et même les populations. On a déménagé 6 fois en 10 ans, autant d’occupations temporaires, de co-gestions, de gouvernances différentes et de liens aux quartiers. On s’est attachés si fort à certaines habitudes de quartier, à la familiarité de la diversité, à certain·es personnages. Je crains que 10 ans ça soit aussi voir l’uniformisation des espaces et un peu même des gens qui avaient déjà bien commencé avant cela.
Globalement j’ai l’impression qu’on perd doucement le terreau riche, métissé, authentique, ancien de Bruxelles dans un matcha latte. Mais suffit de cette déprimante rengaine du c’était mieux avant, ça ne nous aide pas toujours et je vois aussi toustes celleux qui ramènent de nouvelles richesses au quotidien.
Alors, finalement dans tout ce mouvement qu’est-ce qu’il faut pour faire tenir un projet créatif, collectif et engagé à Bruxelles pendant 10 ans selon moi ? #
Je suis à la recherche d’une jolie métaphore mais ça m’échappe aussi. Loin de vouloir faire l’apologie de l’entreprise sacrificielle, tenir un projet associatif à contre-pied du système dans lequel nous baignons c’est remonter la rivière à contre-courant (les pieds attachés).
Il y a quelques ingrédients indispensables dont je suis quasi certaine :
1 - L’intention c’est important, gagner en compétences c’est indispensable en continu.
Brutalement honnête, pour monter un projet pionnier y mettre tout son cœur et les meilleures intentions ne suffisent largement pas. Il faut des compétences concrètes pour naviguer ce monde complexe : trouver des systèmes, des outils pour poser des limites, avoir de la clarté, faciliter des échanges, gérer son temps, savoir comment prendre une décision, bien se connaître. Tout cela prend du temps, l’apprentissage volontaire ou pas, lui est permanent.
Et c’est aussi travailler un nombre incalculable d’heures, prendre des claques de temps en temps et ne pas se laisser piétiner par celleux qui savent tout toujours mieux. Et tout ça est accessible et bien plus facile avec un certain niveau de privilège !
2 - Avoir une vision forte
Savoir pour quel monde à venir on se bat, très précisément, c’est avoir l’élan quotidien d’y aller souvent dans la joie malgré la multitude de difficultés. Une vision forte c’est l’aimant de la communauté, c’est ce qui fait arriver les bonnes personnes au bon endroit.
3 - Accepter l’imperfection et ses conséquences
Tu n’auras pas toujours le temps et les ressources (et encore une fois le privilège - mieux vaut le dire deux fois) pour faire chaque étape proprement. Parfois il vaut mieux prendre des risques, accepter des collabs quand ce n’est pas tout à fait prêt. Et ça va peut-être casser quelques pots. Si ta finalité est éthique, ça peut en valoir la peine, on a besoin de plus de projets à contre-courant même s’ils font quelques pots cassés. Et être parfait dans ce système qui ne l’est vraiment pas, c’est une illusion.
Et justement… j’y viens 4 - Comprendre que tout ne repose pas sur tes épaules
On peut vouloir se battre mais la force systémique existe et c’est une masse lourde. La réussite ne repose pas que sur toi, sur ton mérite ou ton acharnement. Tu n’es pas responsable de tout, tu n’as pas toutes les cartes entre tes mains, ça ne peut pas être une bataille individuelle.
Enfin, ma presque certitude qui donne le plus d’espoir et d’élan :
On ne sait pas faire seul parce que les montagnes auxquelles nous faisons face ne peuvent pas se gravir seul·es. En être conscient·e, ça apporte une lecture, de la nuance et du soin. Si les problèmes sont systémiques, 5 - il faut au moins un village, même des villages !
Fais-le toi-même ne s’est pas faite toute seule ! #
Elle a été portée par une source mais accompagnée par tout un joyeux écosystème. Des personnes qui sont passées, restées, revenues, les amis et la famille qui ont donné des centaines de coups de main, celleux qui ont participé à un événement, tenu un stand, suivi un Boost, fait leurs stages, financé, partagé une idée, un contact ou juste un peu d’inspiration au bon moment. Pas forcément des personnes qui sont là tous les jours ou qui connaissent tout de notre fonctionnement, mais celles qui passent à un moment précis et laissent une marque.

1000 x merci à elleux !
Les projets engagés sont drivés grâce au travail de celleux qui les portent, mais ils résistent aussi grâce aux personnes qui gravitent autour. Autonomes, indépendant·e·s, débrouillard·e·s… c’est notre truc ! Mais reconnaître ce qui nous manque, demander de l’aide, en donner quand c’est possible, échanger, se soutenir, prendre des nouvelles, filer un bon plan, construire des espaces où l’on peut apprendre, tester, rater et recommencer. En somme, être interdépendant·es c’est aussi à la racine de nos projets.
Pour faire circuler les savoirs, les idées, les ressources et les opportunités plutôt que de survivre chacun·e séparé·e. À Bruxelles, où de nombreux mondes co-existent sans jamais se rencontrer, créer ces rencontres nous semble précieux.
10 ans encore ? #
On construit un projet au cœur de Bruxelles, un des villages dans la ville. Avec ses particularités, avec ce qui est déjà mais surtout, avec ses habitant·es. On ne part pas de zéro. On travaille avec les asbl de quartier qui connaissent le terrain, les gens, les histoires.
On ne rêve pas d'une ville idéale qu'on construirait ailleurs. On prend celle-là, telle qu'elle est, et on la répare pour qu'elle nous ressemble un peu plus. On construit avec ce qui existe déjà. On répare plutôt que de créer du neuf : les espaces, les liens, les savoir-faire. On récupère ce qui a été laissé de côté, et on leur redonne une place. Par temps fasciste, il est impératif de se faire voir pour refuser l'uniformisation.
À Bruxelles, si tu tends l'oreille dans le 71, tu passes du darija au lingala, du français à l'espagnol colombien, au néerlandais sur la même ligne…. et tout ça dans un bus compacté.
C'est cette pluralité-là qu'on essaie de faire vivre, concrètement. On accueille des personnes, des usages et des façons de faire qui ne se seraient pas croisés ailleurs. On découvre et on prend soin des personnes et de leurs histoires : celles qu'on raconte, celles qu'on tait, celles qu'on réapprend ou qu'on déconstruit ensemble. Bruxelles est une ville de récits pluriels. On lui fait de la place.
C'est tout le sens des projets qu'on mène chez Fais-le toi-même, de la formation au tiers-lieu, en passant par l’événementiel, pensés directement à partir des envies et des problématiques des Bruxellois·es.
L’artisanat au cœur de notre projet parce que le futur sera fait main #
Continuer à entretenir notre réseau d’artisan·nes, valoriser les savoir-faire et les alternatives viables en parallèle des systèmes de production de masse. Il y a des tas de choses qu’on ne peut pas réinventer ou changer tout de suite mais beaucoup que l’on peut reconsidérer de façon artisanale.
C'est aussi pour cette raison qu'on continue et qu'on continuera, à organiser des marchés d’artisan·nes créateur·ices : pour faire du lien, encore, remettre la matière au centre et mettre en lumière tout ce labeur.
Du changement, des moments forts : la vie d’une asbl quoi ! #
D'abord, un petit teaser : le festival Fais-le toi-même 2027 arrive ! Ce sera le moment phare où on se rejoint en nombre pour apprendre ensemble. Un moment pour construire et pour repenser des thématiques qui nous portent.
Mais aussi, l’Extension, notre tiers-lieu change de nid. C’est le plus gros changement, un énorme déménagement. L’occasion d’un renouveau, pour un espace avec des fondations qui nous ressemblent encore un peu plus : Pluralité des récits, Circulation des savoirs, Réparer & faire avec l'existant, Être et faire ensemble.
Des valeurs qui, au fond, résument tout ce qui précède : le village dans la ville, les récits qu'on refuse de laisser de côté, les savoir-faire qu'on refuse de voir disparaître.
Et ce nouvel espace, du coup, ce n'est surtout pas un énième endroit trendy : on vous a déjà parlé des matchas trop chers plus haut, et vous l'aurez compris : c'est clairement pas notre délire.
Mais aussi ! L’équipage Fais-le toi-même adopte un nouveau capitaine. Maimouna prend la relève de l’aventure bruxelloise de Fais-le toi-même pendant qu’Elise jette un œil outre-Atlantique pour monter Fais-le toi-même international ! Une nouvelle grande étape pour l’asbl et nous deux.
Je termine cet article à 6 mains (vous l’avez peut-être un peu senti) par un remerciement égocentré, je (Elise) suis immensément fière du chemin parcouru mais qu’est-ce que j’ai bossé dis-donc. Cela m’aura apporté quelques peines, des déceptions humaines, une immensité d’apprentissages et heureusement de grandes grandes joies.
Parmi celles-ci, d’avoir rencontré des âmes sœurs hautes en couleurs et d’avoir soudé des liens forts de compréhensions, d’inventions et de soins partagés mais aussi d’avoir renforcé des liens de famille et d’amitié qui existaient bien avant Fais-le toi-même et pour la vie. Vous qui savez, les mercis ne suffisent pas mais rien que pour vous, tout ça valait bien la peine.
Et je termine par un petit mot pour l’autre tête de Fais-le toi-même, Lucie qui l’a fait naître avec moi en travaillant d’arrache-pied dans la période la plus précaire et la plus exaltante. Tout ça n’existerait pas sans toi. Merci Lucie !
